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Aujourd’hui encore, et depuis deux mille ans, le rôle premier de l’Église est de proclamer le message chrétien, « l’Évangile ». Et pour certains de nos contemporains, c’est déjà beaucoup, trop peut-être...

Pour eux, l’Église peut certes annoncer l’Évangile, mais si possible seulement à ceux qui connaissent déjà ce message, et mieux encore, seulement le dimanche matin dans les diverses paroisses. Toute autre annonce serait considérée comme trop envahissante, reflet d’un christianisme fondamentaliste, prosélyte et dangereux, désirant conquérir le monde avec son message. Si l’Église a la liberté de croire et d’annoncer ce qu’elle veut, sa liberté s’arrête là où celle d’autrui est entravée. Or, la liberté d’autrui serait entravée dès que l’annonce de l’Évangile sort des murs d’une église. L’Église n’a donc pas lieu d’être ni droit de parole sur la place publique. Son message est affaire de croyance personnelle et privée.

Cette position caricaturale est communément acceptée par nos contemporains. Elle résulte, semble-t-il, non seulement d’une mauvaise compréhension de la laïcité, mais aussi d’abus intolérables de la part de l’Église. La « chrétienté », où rois et cardinaux gouvernaient ensemble, a souvent laissé des traces équivoques dans la conscience collective. L’Église a pour responsabilité de proclamer l’Évangile, mais certainement pas de diriger les affaires de l’État. Ceci n’a jamais fait partie de ses compétences, et n’aurait donc jamais dû être son rôle.

À la lumière du texte biblique, peut-on rééquilibrer ces deux compréhensions opposées de la portée de l’Évangile ? Si nous rejetons l’idée que l’Évangile n’est qu’une affaire privée et ecclésiale, nous pouvons également nous opposer à ce que l’Église ait pour ambition de diriger les affaires de l’État. Pourtant, il semble qu’il existe entre ces deux options un équilibre que le Nouveau Testament lui-même présente. L’étude sommaire de quelques textes des Évangiles nous aidera à comprendre que Jésus n’avait pas pour ambition d’usurper le pouvoir politique, mais que son message n’était pas non plus un message purement religieux et privé (ce qui, à l’époque, n’aurait de toute façon eu aucun sens). D’autre part, nous verrons plusieurs textes des épîtres néotestamentaires illustrant la relation complexe du message de l’Évangile à la sphère politique dans le contexte du premier siècle.

Le message de Jésus, un message politique ?

Dans les récits évangéliques, de nombreux éléments ont une forte connotation sociopolitique. Ceci ne doit pas nous surprendre, car la vie de Jésus, au début du premier siècle, ne s’est pas déroulée dans une bulle, mais bien au sein de l’empire romain, au cœur d’une province, la Palestine, tiraillée entre pouvoir religieux et occupation romaine. La population juive de cette province n’avait qu’une hâte : voir le Messie, promis de longue date par les prophètes, bouter les Romains hors de Palestine et rendre à Israël sa gloire d’antan. Les attentes politiques, sociales et militaires étaient fortes ; les Évangiles, qui retracent la vie de Jésus le Messie, ne pouvaient les ignorer.

Les débuts du ministère de Jésus : les tentations

Les débuts du ministère de Jésus, tels qu’ils nous sont narrés dans les Évangiles de Matthieu et Luc (Mt 4:1-11, Lc 4:1-13, voir également Mc 1:12-13), sont marqués par le récit de la mise à l’épreuve, la tentation par le diable. Lors du baptême de Jésus par Jean-Baptiste, une voix se fait entendre du ciel : « Tu es mon fils bien-aimé, c’est en toi que j’ai pris plaisir. » Puis Jésus est conduit par l’Esprit-Saint au désert. Là, Jésus jeûne et prie pendant quarante jours. C’est à la fin de cette période, où la faiblesse physique de Jésus est extrême, que le diable vient le tenter. Le dialogue relaté par les Évangiles entre Jésus et le diable contient d’importantes dimensions sociopolitiques.

Premièrement, le diable propose que Jésus change une pierre en pain : « Si tu es le fils de Dieu, dis à cette pierre de devenir du pain ». Jésus lui répond : « Il est écrit : l’homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. » Dans la phase ultime de son jeûne, alors que le pain devait de toute façon être très présent dans son esprit, Jésus annonce que Dieu et sa Parole doivent demeurer ses priorités. Le pain, soit dit en passant, est un élément très… politique. Économique et social, pour être plus précis. Marie-Antoinette n’est-elle pas connue, entre autres, pour avoir ri au nez du peuple affamé : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche  1  » ? Qu’en est-il de Jésus : abuse-t-il de son pouvoir pour se nourrir  2  ? Non, Jésus ne succombe pas à cette tentation égoïste  3 .

Les seconde et troisième tentations ont des implications politiques plus claires. Tout d’abord, le diable tente Jésus en lui demandant de se jeter du haut du temple de Jérusalem pour prouver sa messianité. Mais Jésus répond : « Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. » Le diable ne propose pas à Jésus un miracle privé, secret. Tomber du haut du temple et survivre, de toute évidence devant la foule présente au temple, démontrerait à tous que Dieu est bel et bien présent avec le peuple pour le sauver des Romains et des Hérodiens. Ce serait le signe, tant attendu, que la délivrance religieuse, politique et militaire est proche  4 . Mais Jésus refuse de se laisser tenter. On ne tente pas le Seigneur Dieu ; nul n’a le droit de décider ce qui validerait Dieu comme Dieu. Dieu est, et son action pour la libération du peuple se fera à sa façon, bien différente de ce que le peuple attend.

La dimension politique de la troisième tentation est évidente : du haut de la montagne, le diable montre à Jésus tous les royaumes du monde et leur gloire, puis lui propose : « Je te donnerai tout cela si tu te prosternes et m’adores. » Satan a changé de stratégie. Il ne tente plus Jésus de réaliser un signe lui permettant d’être reconnu comme le Messie des Juifs. Maintenant, c’est bel et bien la domination du monde, une domination à la Alexandre le Grand ou à la César, que Satan propose à Jésus. Réponse cinglante de Jésus : « Retire-toi Satan ! Car il est écrit : tu adoreras le Seigneur, ton Dieu, et à lui seul, tu rendras un culte. » Ici, il me semble que l’alternative présentée à Jésus n’était pas un choix entre la soumission à Dieu et la soumission à Satan. Non, la tentation du diable est celle, idolâtre, de l’aspiration au pouvoir. Or, Jésus s’y refuse parce que l’accès à ce pouvoir était conditionné par une soumission à Satan. Ce n’est pas la seule raison de son refus : ce pouvoir était irrecevable car nombriliste, orgueilleux, motivé par le désir de domination, de splendeur et d’autoglorification. Jésus rejette donc l’offre malhonnête de Satan pour se tourner vers la louange et le service inconditionnels envers Dieu. Mais ce choix ne repose pas sur un principe apolitique, loin s’en faut. Jésus change ici radicalement le sens du pouvoir et de l’autorité politiques. Pour lui, la maîtrise du pouvoir et de l’autorité ne doit pas être un prétexte utilisé pour être servi, mais bien plutôt pour servir  5 . Servir Dieu, tout d’abord, mais également le peuple, bien évidemment.

Ainsi, dès le début de son ministère, certains principes politiques centraux sont déjà proposés par Jésus. Le Messie considère la gloire nationale, la quête humaine du pouvoir et la domination comme étant indignes de considérations. Jésus n’est pas venu pour être établi roi à la manière d’Hérode ou même du fameux roi David. De même, la libération qu’il est venu apporter à ceux qui mettent leur foi en lui n’a rien à voir avec une libération militaire et politique de l’occupant romain. Non, Jésus propose une autre manière de penser sa royauté. Et il redéfinit ainsi son ministère et son statut de Fils de Dieu, de Messie.

Le cœur du message de Jésus : l’annonce du royaume de Dieu

Il est universellement reconnu que le centre du message de Jésus pendant son ministère était la proclamation du royaume, ou du règne, de Dieu : « Le temps est accompli et le règne de Dieu s’est approché. Repentez-vous et croyez à l’Évangile ». (Mc 1:15, Mt 4:17) Comme on peut s’en douter, cette proclamation dont le vocabulaire est éminemment politique est loin d’être neutre. Et pourtant, sans être ambigu, ce message était difficilement saisi par ses premiers auditeurs du fait de la géopolitique palestinienne de leur temps.

À cette époque, on comprenait très bien que Jésus, proclamant la proximité du royaume de Dieu, ne parlait pas d’un royaume quelque part dans le « ciel ». Jésus n’évoquait pas un royaume lointain, hors du monde mauvais, où se retrouveraient les croyants à la fin de leur vie. Seuls les déistes (mais malheureusement beaucoup de chrétiens également !) peuvent penser ainsi. Pour Jésus, le royaume de Dieu était proche, il se mettait en place au sein même du peuple, dans le monde présent  6 . Jésus appelait donc à prier pour que ce règne vienne, sur terre comme au ciel.

Si la métaphore utilisée par Jésus pour parler du royaume de Dieu est d’ordre politique, son enseignement sur le royaume de Dieu couvre en fait tous les aspects de la vie. Pour lui, la pertinence du royaume de Dieu s’étendait aux domaines de la vie quotidienne comme le travail, l’amitié, le mariage, la nourriture, la maladie et la guérison, l’argent, l’anxiété, le repos, la prière, le pardon, la foi, etc. Dieu règne, il est roi sur tous les aspects de la vie dans sa création. Le règne de Dieu sur toutes choses est donc aussi le règne de Dieu sur la sphère politique. Ce règne est le point de référence des États, des gouvernements et des législateurs, que ceux-ci le reconnaissent ou non  7 .

Ce qui posait problème, bien évidemment, est que beaucoup de gens ne comprenaient pas exactement où Jésus voulait en venir. Ils ne concevaient pas la nature du royaume qu’il annonçait, si bien qu’il s’exposait à l’inquiétude des dirigeants de son temps, mal à l’aise avec l’idée qu’un jeune Juif ameute les foules en leur annonçant un autre royaume que le leur  8 . Dans son message sur le règne de Dieu, Jésus reformulait le sens de son autorité et de celle de Dieu, si bien que ce sens échappait aux autorités en place. Celles-ci n’arrivaient pas à voir plus loin que leur propre paradigme politique. Ainsi, quand le roi Hérode eut vent de la proclamation de Jésus concernant la venue du royaume de Dieu, il se mit en colère. (Lc 13:31; 23:7-11) Lui seul était roi des Juifs, et ses rivaux avaient une fâcheuse tendance à mourir prématurément (et brutalement). De même, quand les grands prêtres apprirent la proclamation de Jésus, ils comprirent qu’un tel message était un défi à leur base de pouvoir, le temple. (Mc 14:1-2; Jn 18:12-14) Finalement, tout pousse à penser que si César eût entendu parler de l’annonce de Jésus, il aurait réagi de la même manière. Il est certain que la proclamation de Jésus défiait les pouvoirs en place. Ceux-ci l’avaient compris, sans pour autant saisir la nature exacte de ce défi. Cependant, ils comprenaient sans aucun doute que Jésus relativisait leur pouvoir en le comparant implicitement à celui de Dieu.

L’impôt dû à César

Un troisième exemple de l’aspect politique du ministère de Jésus se trouve à la fin de son ministère, lorsqu’il entre dans Jérusalem monté sur un âne  9 . C’est après cette entrée dans Jérusalem, pleine de paradoxes, que se trouve le fameux passage sur l’impôt dû à César : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Mt 22:15-22, Mc 12:13-17, Lc 20:20-26)

La question de l’impôt dû à César était débattue à l’époque. Certaines révoltes contre cette taxe, dont une grande pendant l’enfance de Jésus, avaient été brutalement réprimées par les Romains. Ceux qui payaient cet impôt étaient considérés comme des traîtres ne prenant pas au sérieux le royaume de Dieu. Ceux qui refusaient de le payer s’attiraient à l’inverse les foudres romaines et la quasi-certitude qu’il faudrait rendre des comptes. La phrase de Jésus n’est donc pas anodine, elle s’inscrit dans un contexte politique et religieux chargé et complexe. Mais quel est le sens de son propos ?

Pour beaucoup d’interprètes, c’est de laïcité avant l’heure qu’il est question ici. Jésus serait donc en train d’enseigner une séparation entre le gouvernement civil et le gouvernement ecclésial. Effectivement, il nous est aujourd’hui bien naturel de comprendre ce texte ainsi, mais une étude plus approfondie de la culture de l’époque ne permet pas d’aboutir à cette conclusion fort anachronique. En effet, il n’existait dans l’Antiquité aucune séparation stricte entre religion, culture et politique, et il est très difficile, dans ce contexte, d’imaginer que Jésus ait voulu indiquer une telle séparation entre les sphères civile ou politique (César) et religieuse (Dieu)  10 .

Une autre interprétation, plus subtile et conforme au contexte du premier siècle, peut être proposée. Jésus approche cette question avec une certaine ironie, dissimulant à peine la volonté de remettre en question ses auditeurs. Pour paraphraser les paroles de Jésus, nous pourrions dire : « Eh bien, si cette pièce est à l’effigie de César, si elle lui appartient, rendez-la lui ! Mais n’oubliez pas, par la même occasion, de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. » Or, les auditeurs de Jésus l’ont sûrement compris, tout est à Dieu ! Il est le Créateur ! Il règne ! Hommes et femmes lui doivent tout, à commencer par la reconnaissance, l’obéissance et l’adoration. Bien sûr, Jésus reconnaît qu’il faut payer des impôts, même si ces impôts doivent revenir à un empereur et à un régime païens, même si ces impôts sont injustes. Mais cette phrase ne signifie pas que Jésus propose une séparation des pouvoirs. Encore une fois, ceci n’aurait eu aucun sens à l’époque  11 . Jésus appelle tout simplement à une obéissance envers Dieu qui transcende, tout en les incluant, les différents contextes sociopolitiques dans lesquels son peuple se trouve. Cela va finalement prendre tout son sens dans l’étude rapide de plusieurs textes des apôtres Paul et Pierre, choisis parmi tant d’autres.

Évangile et politique dans les épîtres néotestamentaires

Paul, l’Évangile et César (Romains 1)

Les premiers versets de l’épître aux Romains nous aident à cerner le sens que l’apôtre Paul donnait au mot « évangile ». Aujourd’hui, nous utilisons ce terme de différentes façons. Nous parlons de « paroles d’évangile » pour signifier une vérité certaine. Nous parlons aussi de l’Évangile comme de la somme totale des enseignements néotestamentaires, si bien que si nous ne tombons pas d’accord avec un interlocuteur, nous lui disons : « Ce que tu dis, ce n’est pas l’évangile ! » Finalement, pour beaucoup de chrétiens aujourd’hui, l’Évangile est tout simplement l’annonce de l’amour et de la grâce de Dieu pour tous ceux qui se repentent et mettent leur foi en lui. Mais si nous lisons le texte du Nouveau Testament en supposant que Paul, par exemple, utilisait le mot « évangile » au sens où nous l’entendons en ce début du XXI e siècle, nous courrons le risque de passer à côté de son message. Si nous voulons comprendre la Bible, nous devons tenter de saisir ce que les mots et concepts contenus dans les écrits bibliques signifiaient pour leurs auteurs et premiers lecteurs.

« Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à être apôtre, mis à part pour annoncer l’évangile de Dieu, évangile qui avait été promis auparavant de la part de Dieu par ses prophètes dans les saintes Écritures. Il concerne son Fils né de la postérité de David, selon la chair, déclaré Fils de Dieu avec puissance, selon l’Esprit de sainteté, par sa résurrection d’entre les morts, Jésus-Christ notre Seigneur. » (Rm 1:1-4)

Dans ces versets, selon Paul, l’Évangile n’est pas une annonce qui vient de nulle part. L’Évangile est un message qui vient de Dieu, le Dieu de l’Ancien Testament qui avait inspiré les prophètes. Ce message concerne Jésus-Christ, le Messie promis par Dieu dans de nombreuses prophéties de l’Ancien Testament. Et ce message consiste en un récit : c’est une proclamation narrative de la vie de Jésus, de sa mort et de sa résurrection d’entre les morts, événements à travers lesquels il est devenu roi et Seigneur du monde. Pour Paul donc, l’Évangile est l’annonce, la proclamation joyeuse  12 que quelque chose de nouveau vient de se passer, qu’une victoire vient d’être déclarée. Cette victoire signifie qu’un nouveau roi est maintenant au pouvoir sur toute la terre et que le peuple va enfin être délivré. C’est l’annonce de l’intronisation d’un nouveau Seigneur qui est aussi Sauveur, celui qui était tant attendu, et celui qui doit être loué et révéré sur toute la terre  13 .

L’Évangile est donc pour Paul l’annonce que Jésus-Christ est Seigneur et Sauveur de la terre tout entière et qu’il désire l’obéissance et la foi de tous. Ce que nous ne comprenons pas forcément toujours, nous qui vivons bien loin de ces événements, c’est qu’au temps de Paul, une proclamation comme celle-ci était dangereuse, voire subversive ! Bien des chrétiens ont été mis en prison ou tués pour avoir osé la prêcher. En effet, à l’époque, il y avait déjà un Seigneur et un Sauveur : César recevait un culte de tout son empire, et il désirait être adoré et révéré sur toute la terre.  14 Le culte de l’empereur était non seulement un culte très populaire, mais c’était aussi une obligation dans la plupart des contrées romaines. Alors, quand les chrétiens commencèrent à diffuser dans l’empire romain l’information que Christ était Seigneur et Sauveur, c’était une manière très claire de dire que César ne l’était absolument pas, qu’il n’était au mieux qu’un maître humain. Ceci ne pouvait évidemment que leur attirer des ennuis. Plus qu’un affront religieux, c’était un affront politique envers l’ordre établi ! Pour les chrétiens, seul Jésus est Seigneur, et lui seul règne sur la terre et sur les cieux.

Les premiers chrétiens n’avaient cependant pas pour ambition de remettre en cause le statut d’empereur de César. Ce que les chrétiens contestaient simplement était l’ambition et l’universalisme des termes employés par César. Ils contestaient cette parodie de culte rendu au Seigneur, car lui-même, sans le savoir, n’était en fait en place que par la volonté de Dieu 15 . Si les chrétiens ne remettaient pas en cause le statut de l’empereur, ils voulaient néanmoins relativiser son autorité : César était placé sous l’autorité du vrai Seigneur, Jésus-Christ, il lui devait obéissance. À l’époque, la bonne nouvelle de l’Évangile était plutôt une mauvaise nouvelle pour l’ordre établi, c’était une subversion politique !

Paul et les autorités (Romains 13)

Cette dimension politique de la seigneurie du Christ (de l’Évangile) se retrouve plus tard de manière plus explicite en Romains 13:1-7 :

« Que chacun soit soumis aux autorités établies ; car il n’y a pas d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent ont été instituées par Dieu […] L’autorité est au service de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, crains, car ce n’est pas pour rien qu’elle porte l’épée : elle est en effet au service de Dieu pour faire la justice, pour la colère, contre celui qui pratique le mal. »

Selon Paul, Dieu ne désire donc pas l’anarchie. C’est d’ailleurs pour assurer au monde un certain ordre et une certaine justice qu’il a institué des autorités, en attendant que Jésus, lors de son retour, rende parfaites toutes choses sur terre comme au ciel. Ainsi, ce passage n’est pas une sorte de carte blanche qui permettrait aux autorités politiques de faire ce qui leur plaît sous couvert qu’il tienne leur pouvoir de Dieu. Bien qu’établies par Dieu, ces autorités demeurent responsables devant lui de l’autorité qu’elles exercent. Elles sont au service de Dieu ! Les autorités humaines ne sont pas au-dessus de la loi de Dieu, et encore moins au-dessus de Dieu lui-même.

Cependant, s’il décrit ici le statut et la place que Dieu lui-même a donnés aux autorités, Paul ne s’attend pas à ce que celles-ci reconnaissent leur statut et leur charge comme venant de Dieu. À l’époque de Paul, Néron était loin de le reconnaître, mais pour Paul ceci ne changeait rien au fait que tous, chrétiens compris, se devaient de respecter ces autorités. La seigneurie de Christ sur toutes choses, dont les autorités et autres gouvernements terrestres, est donc ici exprimée avec emphase par Paul. Dieu se sert d’autorités et de gouvernements terrestres pour prendre soin de sa création, sur laquelle il continue lui-même de régner.

Pierre et les autorités (1 Pierre 2)

Dans sa première épître, Pierre déclare que l’Église est un « sacerdoce royal » (1 P 2:9). Pierre irait-il à l’encontre de la théologie de Paul en affirmant, certes implicitement, que l’Église ne doit allégeance à aucune prêtrise, ni à aucun roi ? Au contraire, en 1 Pierre 2:13-17, Pierre ajoute : « À cause du Seigneur, soyez soumis à toute institution humaine ; au roi, qui est souverain, comme aux gouverneurs qui sont envoyés par lui pour faire justice contre ceux qui font le mal […] Honorez tout le monde, aimez vos frères, craignez Dieu, honorez le roi  16  ». Est-il donc en train de dire que les institutions humaines et leurs représentants font toujours ce qui est juste et bon ? Pas davantage, puisque les versets suivants (18-25) évoquent la réaction de l’Église et de ses membres quand l’injustice apporte avec elle son lot de souffrances :

« Si vous endurez la souffrance tout en faisant le bien, c’est une grâce de Dieu. C’est à cela, en effet, que vous avez été appelés, parce que le Christ lui-même a souffert pour vous, vous laissant un exemple, afin que vous suiviez ses traces. […] Quand il était insulté, il ne rendait pas l’insulte ; quand il souffrait, il ne proférait pas de menaces, mais il s’en remettait à celui qui juge justement. »

Ce passage, me semble-t-il, reflète bien la théologie politique selon laquelle Dieu lui-même a placé des hommes et des femmes, pourtant bien incapables et imparfaits, comme ayant autorité sur le monde. Les chrétiens, s’ils sont eux-mêmes prêtres et rois par leur union au corps de Christ, ne peuvent se permettre de rejeter les autorités que Dieu a instituées sur eux, à commencer par les institutions humaines. C’est à la manière de Christ qu’ils se doivent d’agir envers ces institutions, lui qui, par obéissance envers son Père, a souffert injustement sous le glaive romain, jusqu’à la mort sur la croix.

De même, toujours selon Pierre, les institutions humaines et ceux qui les représentent ont de lourdes responsabilités, notamment pour rétribuer et censurer de façon juste ceux qui font le bien et ceux qui font le mal (1 P 2:14). Mais, comme le remarque Samuel Bénétreau, « même si la tentation en est grande pour lui, il n’est nullement suggéré que l’empereur ait capacité pour dire le bien et le mal  17  ». Cette remarque est pertinente, car implicitement, elle propose que le pouvoir politique est lié, sans jamais être confondu, à Dieu et à sa souveraineté. En effet, l’autorité politique apparaît dans les lettres de Pierre et ailleurs dans le Nouveau Testament, comme une image. Mais il s’agit d’une image imparfaite et souvent très corrompue du pouvoir légitime et bon que le Seigneur lui-même exerce sur ses créatures  18 .

À travers ces quelques textes et thèmes bibliques, la dimension politique du message chrétien apparaît clairement. Il est évident que l’Évangile n’est pas « purement » religieux, et encore moins « privé ». Aujourd’hui, notre contexte politico-religieux français est bien différent du contexte gréco-romain. Notre président de la République ne cherche pas et n’oblige personne à l’adoration de sa personne. Ainsi, le message de l’Évangile a beaucoup perdu de son aspect subversif, au moins dans nos sociétés occidentales. Pourtant, je ne pense pas que l’Évangile : « Christ est Seigneur », ait perdu quoi que ce soit de son aspect politique. Quand l’Église, chaque dimanche, confesse que Christ est Seigneur, elle proclame qu’il règne sur toute la terre, sur tout l’univers, et donc sur tous les gouvernements, principautés, ou trônes. Plus encore, elle affirme qu’à lui seul doit revenir toute adoration, que c’est pour le servir que nous existons. Notre gouvernement français ne reconnaîtra peut-être jamais la seigneurie de Christ sur toutes choses, mais chaque dimanche, en la proclamant, l’Église le lui rappelle. C’est dans ce sens que l’Évangile est aussi un message politique. Si l’Église a une place dans le débat politique, c’est donc au moins de proclamer fidèlement l’Évangile de Jésus-Christ, le Seigneur.

Mais allons un petit peu plus loin dans notre réflexion sur l’engagement politique de l’Église. Il me semble que les textes que nous avons survolés donnent à l’Église une certaine légitimité dans les affaires politiques. Il en va de la responsabilité de l’Église, corps de Christ, d’être impliquée dans le domaine politique (gestion de la cité). Encore une fois, celle-ci ne doit pas tenter d’usurper le pouvoir de l’État et de ses représentants puisque ceux-ci ont été établis par Dieu lui-même pour le bien des nations. Mais quand les autorités commettent l’injustice, ce qui est inévitable, elle se doit de leur rappeler leurs responsabilités devant Dieu qui est à l’origine de leur pouvoir. De même, quand l’État légifère, l’Église se doit de donner son avis, avant et après la promulgation d’une loi. Plus généralement, l’Église se doit d’être impliquée, concrètement, dans « le social », dans la mise en pratique de la charité chrétienne pour ceux qui sont dans le besoin.

Selon le Nouveau Testament, Jésus-Christ est Seigneur de toutes choses. Dieu a établi des gouvernements pour régner et pour pratiquer la justice, ils devraient donc pour le moins reconnaître que leur autorité leur vient de Dieu. Dans ce domaine, l’Église a également un rôle très important à jouer : rappeler à l’État ses responsabilités. Comme Jésus, l’Église n’est certainement pas appelée à agir par la force, comme Pierre en dégainant son épée lors de l’arrestation de son maître : Jésus lui a immédiatement ordonné de renoncer à la force armée pour le défendre  19 . De même, l’Église ne doit pas user de ruse ni de lobbysme, mais est appelée à servir par la proclamation de la vérité en paroles et en actes.

Il est bon de rêver, sans que cela soit utopique, à une société où l’Église a le droit de parole dans la cité. L’Église est en droit de désirer une société où elle ne serait pas méprisée ou jugée comme une institution anachronique, mais comme ayant une parole de sagesse, de vérité, de pertinence dans le domaine politique. L’Église a pour responsabilité de construire et de servir la société dans laquelle elle se trouve ; elle ne cherche pas sa propre gloire mais celle de son Dieu. Or, il est vrai que dans tous ces domaines, l’Église a souvent échoué depuis des siècles. Elle a tout fait pour qu’on ne l’écoute plus. Mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain ! Si elle a manqué de sagesse, ceci ne signifie pas qu’elle n’en a plus à apporter. Si elle a abusé de son « pouvoir » et de son autorité, ceci ne signifie pas qu’il n’existe plus d’usage propre et légitime de son ministère dans la société.

Le Christ est toujours Seigneur. Aujourd’hui encore, cette affirmation n’est ni neutre ni anodine, spirituellement comme politiquement. Or, proclamer ce message dans toutes ses dimensions est bel et bien le rôle et la responsabilité de l’Église.


1 L’historicité de cette phrase est fortement contestée par la majorité des spécialistes. Dans le contexte de cet article, elle illustre simplement la dimension sociopolitique du « pain », de la nourriture.

2 John H. Yoder, Jésus et le politique. La radicalité éthique de la croix, Lausanne, Presses Bibliques Universitaires, 1984, p. 28.

3 En Philippiens 2:5-11, Paul montre d’ailleurs que c’est tout le ministère de Jésus qui doit être compris sous cet angle. Jésus n’a pas voulu « profiter » de son statut divin, mais il s’est incarné, il s’est fait « esclave » en devenant semblable aux humains.

4 Pour Yoder, ibid, p. 31 : « La descente de ce personnage d’un lieu aussi symbolique, ne marquerait-elle pas le signal de départ d’une lutte de libération politico-religieuse, faisant alors de Jésus le triomphateur, à la manière vainement tentée par maints autres prétendants pseudo-messianiques de cette époque ? »

5 Voir le magnifique texte de Marc 10:35-45 à ce sujet. Au temps de Moïse, le service, et non la possession du pouvoir, était déjà la manière alternative d’approcher une responsabilité quelconque. Nos démocraties modernes, d’ailleurs, parlent toujours en ces termes, même si ce n’est souvent qu’une réalité purement rhétorique.

6 Luc 17:20-21 : « Interrogé par les pharisiens pour savoir quand viendrait le règne de Dieu, il leur répondit : Le règne de Dieu ne vient pas de telle sorte qu’on puisse l’observer. On ne dira même pas : “Regardez, il est ici ! ou : il est là-bas !” En effet, le règne de Dieu est au milieu de vous. »

7 Alan Storkey, Jesus and Politics. Confronting the Powers, Grand Rapids, MI, Baker Academic, 2005, pp. 111- 12.

8 Pour une étude approfondie sur cette question, voir Rudolf Schnackenburg, Règne et Royaume de Dieu. Essai de Théologie Biblique, Études théologiques no. 2, Paris, Éditions de l’Orante, 1965.

9 Matthieu 21:1-9, Marc 11:1-11, Luc 19:28-40, Jean 12:12-16. Cet acte est lourd de sens politiquement. En entrant ainsi dans Jérusalem, assis sur un simple ânon, en recevant les honneurs et les cris de louanges de la foule, Jésus proclamait symboliquement qu’il était effectivement roi, mais non le roi que les foules attendaient. Sa monture était celle d’un roi humble ; son entrée à Jérusalem n’était pas comparable aux défilés glorieux des empereurs et généraux romains. De même, si Jésus était sur le point de mener bataille et de vaincre, il n’allait recourir à la violence armée, mais mourir sur une croix.

10 Attention, le fait qu’il n’y ait pas de séparation stricte entre les pouvoirs ne signifie pas que toute distinction était absente. Les pouvoirs religieux et politique étaient dans l’ensemble distincts, sans pour autant être entièrement séparés. César, tout comme le Sénat romain, avaient par exemple leur mot à dire sur le culte de l’empereur dans l’Empire, mais ceux-ci n’étaient pas eux-mêmes responsables du fonctionnement des temples à la gloire des César.

11 D’ailleurs, la pièce en question était de toute évidence marquée d’une proclamation à la gloire de César en termes divins, plus spécifiquement en tant que fils d’un dieu (Tibère, le fils adoptif d’ « Auguste le divin »). Voir sur ce point N. T. Wright, Jesus and the Victory of God, Minneapolis, MN, Fortress Press, 1996, p. 503.

12 La traduction exacte du mot grec pour « évangile », euangelion est « bonne nouvelle ».

13 Depuis Oscar Cullmann, Le Nouveau Testament, Que sais-je n° 1231, Paris, Presses Universitaires de France, 1966, p.122, il est généralement admis que le cœur de la proclamation chrétienne et de la foi primitive pouvait se résumer à ceci : « Jésus est le Seigneur et le Fils de Dieu ». Sur la « Seigneurie de Christ », voir la synthèse d’Henri Blocher, « La Seigneurie de Christ sur la société laïque », in Laïcités. Enjeux théologiques et pratiques, sous la direction de Jacques Buchhold, Cléon-d’Andran-Vaux-sur-Seine, Excelsis-Edifac, 2002, pp. 76-83.

14 À partir de l’an 12 après Jésus-Christ, l’empereur était pontifex Maximus. Par ailleurs, César lui-même, d’abord après sa mort mais aussi progressivement de son vivant, était considéré dans les provinces orientales de l’empire (Grèce, Égypte) comme divi filius, « fils de dieu ». L’allégeance des citoyens à l’empire romain revenait souvent à confesser « César est Seigneur ».

15 Romains 13:1, voir plus loin également.

16 Le titre grec basileus qui signifie « roi », était le titre donné en orient à l’empereur.

17 Samuel Bénétreau, La première épître de Pierre, Vaux-sur-Seine, Edifac, 1984, p. 151.

18 Samuel Bénétreau, ibid., p. 187.

19 Bien évidemment, ceci vaut pour la propagation de la foi en général. À cette fin, la violence sous toutes ses formes ne peut qu’être condamnée comme étant en tout point contraire à l’enseignement biblique.

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